Une chambre pour le voyageur (2)

, par Victor Hugo

Le grappin égratigna la roche, puis dérapa. La corde à noeuds, ayant le grappin à son extrémité, retomba sous les pieds de Gilliatt le long de la petite Douvre.

Gilliatt recommença, lançant la corde plus avant, et visant la protubérance granitique où il apercevait des crevasses et des stries.

Le jet fut si adroit et si net que le crampon se fixa.

Gilliatt tira dessus.

La roche cassa, et la corde à noeuds revint battre l’escarpement au dessous de Gilliatt.

Gilliatt lança le grappin une troisième fois.

Le grappin ne retomba point.

Gilliatt fit effort sur la corde. Elle résista. Le grappin était ancré.

Il était arrêté dans quelque anfractuosité du plateau que Gilliatt ne pouvait voir.

Il s’agissait de confier sa vie à ce support inconnu.

Gilliatt n’hésita point.

Tout pressait. Il fallait aller au plus court.

D’ailleurs, redescendre sur le pont de la Durande pour aviser à quelque autre mesure était presque impossible. Le glissement était probable, et la chute à peu près certaine. On monte, on ne redescend pas.

Gilliatt avait, comme tous les bons matelots, des mouvements de précision. Il ne perdait jamais de force. Il ne faisait que des efforts proportionnés. De là les prodiges de vigueur qu’il exécutait avec des muscles ordinaires ; il avait les biceps du premier venu, mais un autre coeur. Il ajoutait à la force, qui est physique, l’énergie, qui est morale.

La chose à faire était redoutable.

Franchir, pendu à ce fil, l’intervalle des deux Douvres ; telle était la question.

On rencontre souvent, dans les actes de dévouement ou de devoir, de ces points d’interrogation qui semblent posés par la mort.

Feras-tu cela ? dit l’ombre.

Gilliatt exécuta une seconde traction d’essai sur le crampon ; le crampon tint bon.

Gilliatt enveloppa sa main gauche de son mouchoir, étreignit la corde à noeuds du poing droit qu’il recouvrit de son poing gauche, puis tendant un pied en avant, et repoussant vivement de l’autre pied la roche afin que la vigueur de l’impulsion empêchât la rotation de la corde, il se précipita du haut de la petite Douvre sur l’escarpement de la grande.

Le choc fut dur.

Malgré la précaution prise par Gilliatt, la corde tourna, et ce fut son épaule qui frappa le rocher.

Il y eut rebondissement.

À leur tour ses poings heurtèrent la roche. Le mouchoir s’était dérangé. Ils furent écorchés ; c’était beaucoup qu’ils ne fussent pas brisés.

Gilliatt demeura un moment étourdi et suspendu.

Il fut assez maître de son étourdissement pour ne point lâcher la corde.

Un certain temps s’écoula en oscillations et en soubresauts avant qu’il pût saisir la corde avec ses pieds ; il y parvint pourtant.

Revenu à lui, et tenant la corde entre ses pieds comme dans ses mains, il regarda en bas.

Il n’était pas inquiet sur la longueur de sa corde, qui lui avait plus d’une fois servi pour de plus grandes hauteurs. La corde, en effet, traînait sur le pont de la Durande.

Gilliatt, sûr de pouvoir redescendre, se mit à grimper.

En quelques instants il atteignit le plateau.

Jamais rien que d’ailé n’avait posé le pied là. Ce plateau était couvert de fientes d’oiseaux. C’était un trapèze irrégulier, cassure de ce colossal prisme granitique nommé la grande Douvre. Ce trapèze était creusé au centre comme une cuvette. Travail des pluies.

Gilliatt, du reste, avait conjecturé juste. On voyait à l’angle méridional du trapèze une superposition de rochers, décombres probables de l’écroulement du sommet.

Ces rochers, espèce de tas de pavés démesurés, laissaient à une bête fauve qui eût été fourvoyée sur cette cime, de quoi se glisser entre eux.

Ils s’équilibraient pêle-mêle ; ils avaient les interstices d’un monceau de gravats. Il n’y avait là ni grotte, ni antre, mais des trous comme dans une éponge. Une de ces tanières pouvait admettre Gilliatt.

Cette tanière avait un fond d’herbe et de mousse.

Gilliatt serait là comme dans une gaine.

L’alcôve, à l’entrée, avait deux pieds de haut. Elle allait se rétrécissant vers le fond. Il y a des cercueils de pierre qui ont cette forme. L’amas de rochers étant adossé au sud-ouest, la tanière était garantie des ondées, mais ouverte au vent du nord.

Gilliatt trouva que c’était bon.

Les deux problèmes étaient résolus ; la panse avait un port et il avait un logis.

L’excellence de ce logis était d’être à portée de l’épave.

Le grappin de la corde à noeuds, tombé entre deux quartiers de roche, s’y était solidement accroché. Gilliatt l’immobilisa en mettant dessus une grosse pierre.

Puis il entra immédiatement en libre pratique avec la Durande.