Un mot sur les collaborations secrètes des éléments

, par Victor Hugo

Pour ceux qui, par les hasards des voyages, peuvent être condamnés à l’habitation temporaire d’un écueil dans l’océan, la forme de l’écueil n’est point chose indifférente. Il y a l’écueil pyramide, une cime unique hors de l’eau ; il y a l’écueil cercle, quelque chose comme un rond de grosses pierres ; il y a l’écueil corridor. L’écueil corridor est le plus inquiétant. Ce n’est pas seulement à cause de l’angoisse du flot entre ses parois et des tumultes de la vague resserrée, c’est aussi à cause des obscures propriétés météorologiques qui semblent se dégager du parallélisme de deux roches en pleine mer. Ces deux lames droites sont un véritable appareil voltaïque.

Un écueil corridor est orienté. Cette orientation importe. Il en résulte une première action sur l’air et sur l’eau. L’écueil corridor agit sur le flot et sur le vent, mécaniquement, par sa forme, galvaniquement, par l’aimantation différente possible de ses plans verticaux, masses juxtaposées et contrariées l’une par l’autre.

Cette nature d’écueils tire à elle toutes les forces furieuses éparses dans l’ouragan, et a sur la tourmente une singulière puissance de concentration.

De là, dans les parages de ces brisants, une certaine accentuation de la tempête.

Il faut savoir que le vent est composite. On croit le vent simple ; il ne l’est point. Cette force n’est pas seulement dynamique, elle est chimique ; elle n’est pas seulement chimique, elle est magnétique. Il y a en elle de l’inexplicable. Le vent est électrique autant qu’aérien. De certains vents coïncident avec les aurores boréales.

Le vent du banc des Aiguilles roule des vagues de cent pieds de haut, stupeur de Dumont-d’Urville. - La corvette, dit-il, ne savait à qui entendre.

- Sous les rafales australes, de vraies tumeurs maladives boursouflent l’océan, et la mer devient si horrible que les sauvages s’enfuient pour ne point la voir. Les rafales boréales sont autres ; elles sont toutes mêlées d’épingles de glace, et ces bises irrespirables refoulent en arrière sur la neige les traîneaux des esquimaux. D’autres vents brûlent. C’est le simoun d’Afrique qui est le typhon de Chine et le samiel de l’Inde. Simoun, Typhon, Samiel ; on croit nommer des démons. Ils fondent le haut des montagnes ; un orage a vitrifié le volcan de Tolucca. Ce vent chaud, tourbillon couleur d’encre se ruant sur les nuées écarlates, a fait dire aux Védas : Voici le dieu noir qui vient voler les vaches rouges. On sent dans tous ces faits la pression du mystère électrique.

Le vent est plein de ce mystère. De même la mer.

Elle aussi est compliquée ; sous ses vagues d’eau, qu’on voit, elle a ses vagues de forces, qu’on ne voit pas. Elle se compose de tout. De tous les pêle-mêle, l’océan est le plus indivisible et le plus profond.

Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si énorme qu’il aboutit au niveau. Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations, creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse ; il accumule, puis ensemence ; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans l’effluve.

Comme matière il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie les phénomènes. Il se simplifie par l’infini dans la combinaison. C’est à force de mélange et de trouble qu’il arrive à la transparence. La diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d’éléments qu’il est l’identité. Une de ses gouttes, c’est tout lui. Parce qu’il est plein de tempêtes, il devient l’équilibre. Platon voyait danser les sphères ; chose étrange à dire, mais réelle, dans la colossale évolution terrestre autour du soleil, l’océan, avec son flux et reflux, est le balancier du globe.

Dans un phénomène de la mer, tous les phénomènes sont présents. La mer est aspirée par le tourbillon comme par un siphon ; un orage est un corps de pompe ; la foudre vient de l’eau comme de l’air ; dans les navires on sent de sourdes secousses, puis une odeur de soufre sort du puits des chaînes. L’océan bout. Le diable a mis la mer dans sa chaudière, disait Ruyter. En de certaines tempêtes qui caractérisent le remous des saisons et les entrées en équilibre des forces génésiaques, les navires battus de l’écume semblent exsuder une lueur, et des flammèches de phosphore courent sur les cordages, si mêlées à la manoeuvre que les matelots tendent la main et tâchent de prendre au vol ces oiseaux de feu. Après le tremblement de terre de Lisbonne, une haleine de fournaise poussa vers la ville une lame de soixante pieds de hauteur. L’oscillation océanique se lie à la trépidation terrestre.

Ces énergies incommensurables rendent possibles tous les cataclysmes. À la fin de 1864, à cent lieues des côtes de Malabar, une des îles Maldives a sombré.

Elle a coulé à fond comme un navire. Les pêcheurs partis le matin n’ont rien retrouvé le soir ; à peine ont-ils pu distinguer vaguement leurs villages sous la mer, et cette fois ce sont les barques qui ont assisté au naufrage des maisons.

En Europe où il semble que la nature se sente contrainte au respect de la civilisation, de tels événements sont rares jusqu’à l’impossibilité présumable. Pourtant Jersey et Guernesey ont fait partie de la Gaule ; et, au moment où nous écrivons ces lignes, un coup d’équinoxe vient de démolir sur la frontière d’Angleterre et d’Écosse la falaise Première des Quatre, First of the Fourth.

Nulle part ces forces paniques n’apparaissent plus formidablement amalgamées que dans le surprenant détroit boréal nommé Lyse-Fjord. Le Lyse-Fjord est le plus redoutable des écueils-boyaux de l’océan. La démonstration est là complète. C’est la mer de Norvège, le voisinage du rude golfe Stavanger, le cinquante-neuvième degré de latitude. L’eau est lourde et noire, avec une fièvre d’orages intermittents. Dans cette eau, au milieu de cette solitude, il y a une grande rue sombre. Rue pour personne. Nul n’y passe ; aucun navire ne s’y hasarde. Un corridor de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de haut ; voilà l’entrée qui s’offre. Ce détroit a des coudes et des angles comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la torsion du flot. Dans le Lyse-Fjord, presque toujours la lame est tranquille ; le ciel est serein ; lieu terrible. Où est le vent ? pas en haut. Où est le tonnerre ? pas dans le ciel. Le vent est sous la mer, la foudre est dans la roche.

De temps en temps il y a un tremblement d’eau. À de certains moments, sans qu’il y ait un nuage en l’air, vers le milieu de la hauteur de la falaise verticale, à mille ou quinze cents pieds au-dessus des vagues, plutôt du côté sud que du côté nord, brusquement le rocher tonne, un éclair en sort, cet éclair s’élance, puis se retire, comme ces jouets qui s’allongent et se replient dans la main des enfants ; il a des contractions et des élargissements ; il se darde à la falaise opposée, rentre dans le rocher, puis en ressort, recommence, multiplie ses têtes et ses langues, se hérisse de pointes, frappe où il peut, recommence encore, puis s’éteint sinistre. Les volées d’oiseaux s’enfuient. Rien de mystérieux comme cette artillerie sortant de l’invisible. Un rocher attaque l’autre. Les écueils s’entre-foudroient. Cette guerre ne regarde pas les hommes. Haine de deux murailles dans le gouffre.

Dans le Lyse-Fjord le vent tourne en effluve, la roche fait fonction de nuage et le tonnerre a des sorties de volcan. Ce détroit étrange est une pile ; il a pour éléments ses deux falaises.