Un intérieur d’abîme, éclairé (2)

, par Victor Hugo

L’hypocrite est un titan, nain.

Clubin se figurait de bonne foi qu’il avait été opprimé. De quel droit n’était-il pas né riche ? Il n’aurait pas mieux demandé que d’avoir de ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il pas ? Ce n’était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler, c’est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire ? Pourquoi, de cette façon, l’avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de complaire, de se faire aimer et respecter, et d’avoir jour et nuit sur la face un autre visage que le sien ? Dissimuler est une violence subie. On hait devant qui l’on ment. Enfin l’heure avait sonné. Clubin se vengeait.

De qui ? De tous, et de tout.

Lethierry ne lui avait fait que du bien ; grief de plus ; il se vengeait de Lethierry.

Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s’était contraint. Il prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.

Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des hommes. Ce qu’on prendrait pour sa mort, était sa vie ; il allait commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D’un coup il avait tout dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l’espace, Lethierry dans la ruine, la justice humaine dans la nuit, l’opinion dans l’erreur, l’humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d’éliminer le monde.

Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l’occupait peu.

Il avait passé pour religieux. Eh bien, après ?

Il y a des cavernes dans l’hypocrite, ou pour mieux dire, l’hypocrite entier est une caverne.

Quand Clubin se trouva seul, son antre s’ouvrit. Il eut un instant de délices ; il aéra son âme.

Il respira son crime à pleine poitrine.

Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s’épanouit. En ce moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d’un enfant nouveau-né.

L’arrachement du masque, quelle délivrance ! Sa conscience jouit de se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans le mal. La contrainte d’un long respect humain finit par inspirer un goût forcené pour l’impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable qui est l’obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu’on voudrait en être méprisé. Il y a de l’ennui à être estimé.

On admire les coudées franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude, si à l’aise dans l’ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de ces échappées obliques. Rien n’est plus près de Messaline que Marie Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui aussi, avait vécu sous le voile.

L’effronterie avait toujours été son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de l’opprobre accepté ; il se sentait plus fille publique qu’elle, et avait le dégoût de passer pour vierge. Il ait été le Tantale du cynisme. Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc ; il l’était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté ! Toutes les extases possibles à l’enfer, Clubin les eut dans cette minute ; les arrérages de la dissimulation lui furent soldés ; l’hypocrisie est une avance ; Satan le remboursa. Clubin se donna l’ivresse d’être effronté, les hommes ayant disparu, et n’ayant plus là que le ciel. Il se dit : Je suis un gueux ! et fut content.

Jamais rien de pareil ne s’était passé dans une conscience humaine.

L’éruption d’un hypocrite, nulle ouverture de cratère n’est comparable à cela.

Il était charmé qu’il n’y eût là personne, et il n’eût pas été fâché qu’il y eût quelqu’un. Il eût aimé être effroyable devant témoin.

Il eût été heureux de dire en face au genre humain : Tu es idiot !

L’absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.

Il n’avait que lui pour spectateur de sa gloire.

Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.

Forcer la foule à vous examiner, c’est faire acte de puissance. Un galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de fer au cou est le despote de tous les regards qu’il contraint de se tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre de convergence pour l’attention universelle, quel plus beau triomphe ? Obliger au regard la prunelle publique, c’est une des formes de la suprématie. Pour ceux dont le mal est l’idéal, l’opprobre est une auréole. On domine de là.

On est en haut de quelque chose. On s’y étale souverainement. Un poteau que l’univers voit n’est pas sans quelque analogie avec un trône.

Être exposé, c’est être contemplé.

Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori.

Néron incendiant Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait Clubin. L’immensité du mépris fait au méprisé l’effet d’une grandeur.

Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C’est de l’ivresse, c’est de l’imprudence insolente et satisfaite, c’est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.

Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n’en sont pas une. Toute l’infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar confine au marquis de Sade. Preuve : Léotade. L’hypocrite, étant le méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité.