Un goût qu’il avait

, par Victor Hugo

Gilliatt était un sauvage. Mess Lethierry en était un autre.

Ce sauvage avait ses élégances.

Il était difficile pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse, presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu le bailli de Suffren s’écrier : Voilà une jolie fille, mais quelles grandes diables de mains rouges ! Un mot d’amiral, en toute matière, commande. Au-dessus d’un oracle, il y a une consigne. L’exclamation du bailli de Suffren avait rendu Lethierry délicat et exigeant en fait de petites mains blanches. Sa main à lui, large spatule couleur acajou, était massue pour la légèreté et tenaille pour la caresse, et cassait un pavé en tombant dessus, fermée.

Il ne s’était jamais marié. Il n’avait pas voulu ou pas trouvé. Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de duchesse. On ne rencontre guère de ces mains-là dans les pêcheuses de Portbail.

On racontait pourtant qu’à Rochefort en Charente, il avait jadis fait la trouvaille d’une grisette réalisant son idéal. C’était une jolie fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne fallait point s’attaquer à elle. Griffes au besoin, et d’une propreté exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants ongles avaient enchanté Lethierry, puis l’avaient inquiété ; et, craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s’était décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette.

Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux épousailles, quand un habitant lui dit : Je vous fais mon compliment. Vous aurez là une bonne

bouselière. Il se fit expliquer l’éloge. À Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche, elle tombe, et l’on se chauffe avec cela.

On appelle ces bouses sèches des coipiaux. On n’épouse une fille que si elle est bonne bouselière. Ce talent mit Lethierry en fuite.

Du reste il avait, en matière d’amour, ou d’amourette, une bonne grosse philosophie paysanne, une sagesse de matelot toujours pris, jamais enchaîné, et il se vantait de s’être, dans sa jeunesse, aisément laissé vaincre par le « cotillon ». Ce qu’on nomme aujourd’hui une crinoline, on l’appelait alors un cotillon. Cela signifie plus et moins qu’une femme.

Ces rudes marins de l’archipel normand ont de l’esprit. Presque tous savent lire et lisent. On voit le dimanche de petits mousses de huit ans assis sur un rouleau de cordages un livre à la main. De tout temps ces marins normands ont été sardoniques, et ont, comme on dit aujourd’hui, fait des mots. Ce fut l’un d’eux, le hardi pilote Quéripel, qui jeta à Montgomery réfugié à Jersey après son malencontreux coup de lance à Henri II, cette apostrophe : Tête folle a cassé tête vide. C’est un autre, Touzeau, patron à Saint-Brelade, qui a fait ce calembour philosophique, attribué à tort à l’évêque Camus : Après la mort les papes deviennent papillons et les sires deviennent cirons.