Renseignement utile aux personnes qui attendent, ou craignent, des lettres d’outre-mer (1)

, par Victor Hugo

Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra tard.

Une des causes de son retard, c’est qu’avant de rentrer il était allé jusqu’à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait acheté, dans un de ces cabarets où il n’était pas connu, une bouteille d’eau-de-vie qu’il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme s’il voulait l’y cacher ; puis, la Durande devant partir le lendemain matin, il avait fait un tour à bord pour s’assurer que tout était en ordre.

Quand sieur Clubin rentra à l’auberge Jean, il n’y avait plus dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.

M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une gorgée.

- Good bye, capitaine Clubin.

- Bonsoir, capitaine Gertrais.

- Eh bien, voilà le Tamaulipas parti.

- Ah ! dit Clubin, je n’y ai pas fait attention.

Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha et dit :

- Filé, Zuela.

- Quand ça donc ?

- Ce soir.

- Où va-t-il ?

- Au diable.

- Sans doute ; mais où ?

- À Arequipa.

- Je n’en savais rien, dit Clubin.

Il ajouta :

- Je vais me coucher.

Il alluma sa chandelle, marcha vers la porte, et revint.

- Êtes-vous allé à Arequipa, capitaine Gertrais ?

- Oui. Il y a des ans.

- Où relâche-t-on ?

- Un peu partout. Mais ce Tamaulipas ne relâchera point.

M. Gertrais-Gaboureau vida sur le bord d’une assiette la cendre de sa pipe, et continua :

- Vous savez, le chasse-marée Cheval-de-Troie et ce beau trois-mâts, le Trentemouzin, qui sont allés à Cardiff. Je n’étais pas d’avis du départ à cause du temps. Ils sont revenus dans un bel état. Le chasse-marée était chargé de térébenthine, il a fait eau, et en faisant jouer les pompes il a pompé avec l’eau tout son chargement. Quant au trois-mâts, il a surtout souffert dans les hauts ; la guibre, la poulaine, les minots, le jas de l’ancre à bâbord, tout ça cassé. Le bout-dehors du grand foc cassé au ras du chouque. Les haubans de focs et les sous-barbes, va-t’en voir s’ils viennent. Le mât de misaine n’a rien ; il a eu cependant une sévère secousse. Tout le fer du beaupré a manqué, et, chose incroyable, le beaupré n’est que mâché, mais il est complètement dépouillé. Le masque du navire à bâbord est à jour trois bons pieds carrés. Voilà ce que c’est que de ne pas écouter le monde.

Clubin avait posé sa chandelle sur la table et s’était mis à repiquer un rang d’épingles qu’il avait dans le collet de sa vareuse. Il reprit :

- Ne disiez-vous pas, capitaine Gertrais, que le Tamaulipas ne relâchera point ?

- Non. Il va droit au Chili.

- En ce cas il ne pourra pas donner de ses nouvelles en route.

- Pardon, capitaine Clubin. D’abord il peut remettre des dépêches à tous les bâtiments qu’il rencontre faisant voile pour Europe.

- C’est juste.

- Ensuite il a la boîte aux lettres de la mer.

- Qu’appelez-vous la boîte aux lettres de la mer ?

- Vous ne connaissez pas ça, capitaine Clubin ?

- Non.

- Quand on passe le détroit de Magellan.

- Eh bien ?

- Partout de la neige, toujours gros temps, de vilains mauvais vents, une mer de quatre sous.

- Après ?

- Quand vous avez doublé le cap Monmouth.

- Bien. Ensuite ?

- Ensuite vous doublez le cap Valentin.

- Et ensuite ?

- Ensuite vous doublez le cap Isidore.

- Et puis ?

- Vous doublez la pointe Anna.

- Bon. Mais qu’est-ce que vous appelez la boîte aux lettres de la mer ?

- Nous y sommes. Montagnes à droite, montagnes à gauche. Des pingouins partout, des pétrels-tempêtes. Un endroit terrible. Ah ! mille saints, mille singes ! Quel bataclan, et comme ça tape ! La bourrasque n’a pas besoin qu’on aille à son secours. C’est là qu’on surveille la lisse de hourdi ! C’est là qu’on diminue la toile ! C’est là qu’on vous remplace la grande voile par le foc, et le foc par le tourmentin ! Coups de vent sur coups de vent. Et puis quelquefois quatre, cinq, six jours de cape sèche. Souvent d’un jeu de voiles tout neuf il vous reste de la charpie. Quelle danse ! Des rafales à vous faire sauter un trois-mâts comme une puce. J’ai vu sur un brick anglais, le True Blue, un petit mousse occupé à la gibboom emporté à tous les cinq cent mille millions de tonnerres de Dieu, et la gibboom avec. On va en l’air comme des papillons, quoi. J’ai vu le contre-maître de la Revenue, une jolie goélette, arraché de dessus le fore-crostree, et tué roide. J’ai eu ma lisse cassée, et mon serre-gouttière en capilotade. On sort de là avec toutes ses voiles mangées. Des frégates de cinquante font eau comme des paniers. Et la mauvaise diablesse de côte ! Rien de plus bourru. Des rochers déchiquetés comme par enfantillage. On approche du Port-Famine. Là, c’est pire que pire. Les plus rudes lames que j’aie vues de ma vie. Des parages d’enfer. Tout à coup on aperçoit ces deux mots écrits en rouge : Post-Office.

- Que voulez-vous dire, capitaine Gertrais ?

- Je veux dire, capitaine Clubin, que tout de suite après qu’on a doublé la pointe Anna on voit sur un caillou de cent pieds de haut un grand bâton.