Rantaine

, par Victor Hugo

Quarante ans environ avant l’époque où se passent les faits que nous racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de ronde, entre la Fosse-aux-Lions et la Tombe-Issoire, un logis suspect. C’était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de procureur au Châtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en cour d’assises. Cette famille s’appelait les Rantaine. On voyait dans la masure sur une commode d’acajou deux tasses en porcelaine fleurie ; on lisait en lettres dorées sur l’une : souvenir d’amitié, et sur l’autre : don d’estime. L’enfant était dans le bouge pêle-mêle avec le crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l’enfant apprenait à lire ; on l’élevait. La mère, pâle, presque en guenilles, donnait machinalement « de l’éducation » à son petit, le faisait épeler, et s’interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens, ou pour se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la Croix de Jésus, ouverte à l’endroit où on l’avait quittée, restait sur la table, et l’enfant auprès, rêveur.

Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent dans la nuit pénale. L’enfant disparut aussi.

Lethierry dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le tira d’on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut reconnaissant, le prit en gré, le ramassa, l’amena à Guernesey, le trouva intelligent au cabotage, et en fit son associé. C’était le petit Rantaine devenu grand.

Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des reins d’Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c’était la même allure et la même encolure ; Rantaine était de plus haute taille. Qui les voyait de dos se promener côte à côte sur le port, disait : Voilà les deux frères. De face, c’était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect.

Rantaine était maître d’armes, jouait de l’harmonica, mouchait une chandelle d’une balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des vers de la Henriade et devinait les songes. Il savait par coeur les Tombeaux de Saint-Denis, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec le sultan de Calicut « que les portugais appellent le Zamorin ». Si l’on eût pu feuilleter le petit agenda qu’il avait sur lui, on y eût trouvé, entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci : « À Lyon, dans une des fissures du mur d’un des cachots de Saint-Joseph, il y a une lime cachée ». Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d’un chevalier de Saint-Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des lettres différentes. Personne n’était plus chatouilleux que lui sur le point d’honneur ; il se battait et tuait. Il avait dans le regard quelque chose d’une mère d’actrice.

La force servant d’enveloppe à la ruse, c’était là Rantaine.

La beauté de son coup de poing, appliquée dans une foire sur une Cabeza de moro, avait gagné jadis le coeur de Lethierry.

On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures.

Elles étaient bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine devait être vêtue en arlequin. Il avait vu le monde et fait la vie. C’était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait été cuisinier à Madagascar, éleveur d’oiseaux à Sumatra, général à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poète à Oomrawuttee, franc-maçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière qualité au Grand-Goâve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont conservé ce fragment : ... « Adieu donc, belle âme ! Dans la voûte azurée des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute le bon abbé Léandre Crameau du Petit-Goâve. Dis-lui que, grâce à dix années d’efforts glorieux, tu as terminé l’église de l’Anse-à-Veau ! Adieu, génie transcendant, maçon modèle ! » Son masque de franç-maçon ne l’empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique. Le premier lui conciliait les hommes de progrès et le second les hommes d’ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs ; pourtant il eût certainement admiré Soulouque. À Bordeaux, en 1815, il avait été verdet. À cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait du front sous la forme d’un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C’était un coquin à feu tournant. Il savait du turc ; au lieu de guillotiné il disait néboïssé. Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb, et il y avait appris le turc à coups de bâton ; sa fonction avait été d’aller le soir aux portes des mosquées et d’y lire à haute voix devant les fidèles le Koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des omoplates de chameau.

Il était probablement renégat.

Il était capable de tout, et de pire.

Il éclatait de rire et fronçait le sourcil en même temps. Il disait : En politique, je n’estime que les gens inaccessibles aux influences. Il disait : Je suis pour les moeurs. Il était plutôt gai et cordial qu’autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens de ses paroles. Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de l’oeil un carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se donnaient rendez-vous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être déchiffré que là. Sa patte d’oie était une serre de vautour. Son crâne était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille, difforme et encombrée de broussailles, semblait dire :

Ne parlez pas à la bête qui est dans cet antre.

Un beau jour, à Guernesey, on ne sut plus où était Rantaine.

L’associé de Lethierry avait « filé », laissant vide la caisse de l’association.

Dans cette caisse il y avait de l’argent à Rantaine sans doute, mais il y avait aussi cinquante mille francs à Lethierry.

Lethierry, dans son métier de caboteur et de charpentier de navires, avait, en quarante ans d’industrie et de probité, gagné cent mille francs.

Rantaine lui en emporta la moitié.

Lethierry, à moitié ruiné, ne fléchit pas et songea immédiatement à se relever. On ruine la fortune des gens de coeur, non leur courage. On commençait alors à parler du bateau à vapeur. L’idée vint à Lethierry d’essayer la machine Fulton, si contestée, et de relier par un bateau à feu l’archipel normand à la France. Il joua son va-tout sur cette idée. Il y consacra son reste.

Six mois après la fuite de Rantaine, on vit sortir du port stupéfait de Saint-Sampson un navire à fumée, faisant l’effet d’un incendie en mer, le premier steamer qui ait navigué dans la Manche.

Ce bateau, que la haine et le dédain de tous gratifièrent immédiatement du sobriquet « la Galiote à Lethierry », s’annonça comme devant faire le service régulier de Guernesey à Saint-Malo.