Propos interrompus (3)

, par Victor Hugo

Nous l’avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le Guernesiais poursuivit :

- Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

- Et les Minquiers quarante-huit, dit le Malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le Malouin et le Guernesiais.

- Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu’il y a trois rochers que vous ne comptez pas.

- Je compte tout.

- De la Dérée au Maître-île ?

- Oui.

- Et les Maisons ?

- Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers.

Oui.

- Je vois que vous connaissez les pierres.

- Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

- Ça fait plaisir d’entendre les raisonnements des Français.

Le Malouin salua à son tour, et dit :

- Les Sauvages sont trois rochers.

- Et les Moines deux.

- Et le Canard un.

- Le Canard, ça dit un seul.

- Non, car la Suarde, c’est quatre rochers.

- Qu’appelez-vous la Suarde ? demanda le Guernesiais.

- Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

- Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

- Ça n’est possible qu’aux oiseaux.

- Et aux poissons.

- Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

- Il y a du sable dans les Minquiers.

- Autour des Maisons.

- C’est huit rochers qu’on voit de Jersey.

- De la grève d’Azette, c’est juste. Pas huit, sept.

- À mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

- Sans doute, il y a de la découverte.

- Et les Dirouilles ?

- Les Dirouilles n’ont rien de commun avec les Minquiers.

- Je veux dire que c’est dangereux.

- C’est du côté de Granville.

- On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de naviguer dans ces mers.

- Oui, répondit le Malouin, avec cette différence que nous disons : nous avons habitude, et que vous dites : nous avons amour.

- Vous êtes de bons marins.

- Je suis marchand de boeufs.

- Qui donc était de Saint-Malo, déjà ?

- Surcouf.

- Un autre ?

- Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

- Duguay-Trouin ? Il fut pris par les Anglais. Il était aussi aimable que brave. Il sut plaire à une jeune Anglaise. Ce fut elle qui brisa ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria :

- Tu es ivre !