Les désespoirs en présence (3)

, par Victor Hugo

Déruchette commençait à percevoir ce que cet homme lui disait. Elle bégaya :

- Mon pauvre oncle...

- Il refuserait si le mariage était à faire, dit Gilliatt, il consentira quand le mariage sera fait. D’ailleurs vous allez partir. Quand vous reviendrez, il pardonnera.

Gilliatt ajouta avec une nuance amère : - Et puis, il ne pense déjà plus qu’à rebâtir son bateau. Cela l’occupera pendant votre absence. Il a la Durande pour le consoler.

- Je ne voudrais pas, balbutia Déruchette, dans une stupeur où l’on sentait de la joie, laisser derrière moi des chagrins.

- Ils ne dureront pas longtemps, dit Gilliatt.

Ebenezer et Déruchette avaient eu comme un éblouissement. Ils se remettaient maintenant. Dans leur trouble décroissant, le sens des paroles de Gilliatt leur apparaissait. Un nuage y restait mêlé, mais leur affaire à eux n’était pas de résister. On se laisse faire à qui sauve. Les objections à la rentrée dans l’Éden sont molles. Il y avait dans l’attitude de Déruchette, imperceptiblement appuyée sur Ebenezer, quelque chose qui faisait cause commune avec ce que disait Gilliatt. Quant à l’énigme de la présence de cet homme et de ses paroles qui, dans l’esprit de Déruchette en particulier, produisaient plusieurs sortes d’étonnements, c’étaient des questions à côté. Cet homme leur disait :

Mariez-vous. Ceci était clair. S’il y avait une responsabilité, il la prenait. Déruchette sentait confusément que, pour des raisons diverses, il en avait le droit. Ce qu’il disait de mess Lethierry était vrai.

Ebenezer pensif murmura : Un oncle n’est pas un père.

Il subissait la corruption d’une péripétie heureuse et soudaine. Les scrupules probables du prêtre fondaient et se dissolvaient dans ce pauvre coeur amoureux.

La voix de Gilliatt devint brève et dure et l’on y sentait comme des pulsations de fièvre :

- Tout de suite. Le Cashmere part dans deux heures. Vous avez le temps, mais vous n’avez que le temps ; venez.

Ebenezer le considérait attentivement.

Tout à coup il s’écria :

- Je vous reconnais. C’est vous qui m’avez sauvé la vie.

Gilliatt répondit :

- Je ne crois pas.

- Là-bas, à la pointe des Banques.

- Je ne connais pas cet endroit-là.

- C’est le jour même que j’arrivais.

- Ne perdons pas de temps, dit Gilliatt.

- Et, je ne me trompe pas, vous êtes l’homme d’hier soir.

- Peut-être.

- Comment vous appelez-vous ?

Gilliatt haussa la voix :

- Batelier, attendez-nous. Nous allons revenir. Miss, vous m’avez demandé comment il se faisait que j’étais ici, c’est bien simple, je marchais derrière vous. Vous avez vingt et un ans. Dans ce pays-ci, quand les personnes sont majeures et dépendent d’elles-mêmes, on se marie en un quart d’heure. Prenons le sentier du bord de l’eau. Il est praticable, la mer ne montera qu’à midi. Mais tout de suite. Venez avec moi.

Déruchette et Ebenezer semblaient se consulter du regard. Ils étaient debout l’un près de l’autre, sans bouger ; ils étaient comme ivres. Il y a de ces hésitations étranges au bord de cet abîme, le bonheur.

Ils comprenaient sans comprendre.

- Il s’appelle Gilliatt, dit Déruchette bas à Ebenezer.

Gilliatt reprit avec une sorte d’autorité :

- Qu’attendez-vous ? je vous dis de me suivre.

- Où ? demanda Ebenezer.

- Là.

Et Gilliatt montra du doigt le clocher de l’église.

Ils le suivirent.

Gilliatt allait devant. Son pas était ferme. Eux ils chancelaient.

À mesure qu’ils avançaient vers le clocher, on voyait poindre sur ces purs et beaux visages d’Ebenezer et de Déruchette quelque chose qui serait bientôt le sourire.

L’approche de l’église les éclairait. Dans l’oeil creux de Gilliatt il y avait de la nuit.

On eût dit un spectre menant deux âmes au paradis.

Ebenezer et Déruchette ne se rendaient pas bien compte de ce qui allait arriver. L’intervention de cet homme était la branche où se raccroche le noyé. Ils suivaient Gilliatt avec la docilité du désespoir pour le premier venu. Qui se sent mourir n’est pas difficile sur l’acceptation des incidents. Déruchette, plus ignorante, était plus confiante. Ebenezer songeait. Déruchette était majeure. Les formalités du mariage anglais sont très simples, surtout dans les pays autochtones où les recteurs de paroisse ont un pouvoir presque discrétionnaire ; mais le doyen néanmoins consentirait-il à célébrer le mariage sans même s’informer si l’oncle consentait ? Il y avait là une question. Pourtant, on pouvait essayer. Dans tous les cas, c’était un sursis.

Mais qu’était-ce que cet homme ? et si c’était lui en effet que la veille mess Lethierry avait déclaré son gendre, comment s’expliquer ce qu’il faisait là ? Lui, l’obstacle, il se changeait en providence. Ebenezer s’y prêtait, mais il donnait à ce qui se passait le consentement tacite et rapide de l’homme qui se sent sauvé.

Le sentier était inégal, parfois mouillé et difficile.

Ebenezer, absorbé, ne faisait pas attention aux flaques d’eau et aux blocs de galets. De temps en temps, Gilliatt se retournait et disait à Ebenezer : - Prenez garde à ces pierres, donnez-lui la main.