Les désespoirs en présence (2)

, par Victor Hugo

Vous parliez des archanges, c’était vous l’archange. Ce que vous disiez, je le pensais tout de suite. Avant vous, je ne sais pas si je croyais en Dieu. Depuis vous, j’étais devenue une femme qui fait sa prière. Je disais à Douce : Habille-moi bien vite que je ne manque pas l’office. Et je courais à l’église. Ainsi, être amoureuse d’un homme, c’est cela. Je ne le savais pas. Je me disais : Comme je deviens dévote ! C’est vous qui m’avez appris que je n’allais pas à l’église pour le bon Dieu. J’y allais pour vous, c’est vrai. Vous êtes beau, vous parlez bien, quand vous leviez les bras au ciel il me semblait que vous teniez mon coeur dans vos deux mains blanches.

J’étais folle, je l’ignorais. Voulez-vous que je vous dise votre faute, c’est d’être entré hier dans le jardin, c’est de m’avoir parlé. Si vous ne m’aviez rien dit, je n’aurais rien su. Vous seriez parti, j’aurais peut-être été triste, mais à présent je mourrai. À présent que je sais que je vous aime, il n’est plus possible que vous vous en alliez. À quoi pensez-vous ? Vous n’avez pas l’air de m’écouter.

Ebenezer répondit :

- Vous avez entendu ce qui s’est dit hier.

- Hélas !

- Que puis-je à cela ?

Ils se turent un moment. Ebenezer reprit :

- Il n’y a plus pour moi qu’une chose à faire. Partir.

- Et moi, mourir. Oh ! je voudrais qu’il n’y eût pas de mer et qu’il n’y eût que le ciel.

Il me semble que cela arrangerait tout, notre départ serait le même. Il ne fallait pas me parler, vous. Pourquoi m’avez-vous parlé ? Alors ne vous en allez pas. Qu’est-ce que je vais devenir ? Je vous dis que je mourrai. Vous serez bien avancé quand je serai dans le cimetière. Oh ! j’ai le coeur brisé. Je suis bien malheureuse. Mon oncle n’est pas méchant pourtant.

C’était la première fois de sa vie que Déruchette disait en parlant de mess Lethierry, mon oncle. Jusque-là elle avait toujours dit mon père.

Ebenezer recula d’un pas et fit un signe au batelier.

On entendit le bruit du croc dans les galets et le pas de l’homme sur le bord de sa barque.

- Non, non ! cria Déruchette.

Ebenezer se rapprocha d’elle.

- Il le faut, Déruchette.

- Non, jamais ! Pour une machine ! Est-ce que c’est possible ? Avez-vous vu cet homme horrible hier ? Vous ne pouvez pas m’abandonner. Vous avez de l’esprit, vous trouverez un moyen. Il ne se peut pas que vous m’ayez dit de venir vous trouver ici ce matin, avec l’idée que vous partiriez. Je ne vous ai rien fait. Vous n’avez pas à vous plaindre de moi. C’est par ce vaisseau-là que vous voulez vous en aller ? Je ne veux pas. Vous ne me quitterez pas. On n’ouvre pas le ciel pour le refermer. Je vous dis que vous resterez. D’ailleurs, il n’est pas encore l’heure. Oh ! je t’aime.

Et, se pressant contre lui, elle lui croisa ses dix doigts derrière le cou, comme pour faire de ses bras enlacés un lien à Ebenezer et de ses mains jointes une prière à Dieu.

Il dénoua cette étreinte délicate qui résista tant qu’elle put.

Déruchette tomba assise sur une saillie de roche couverte de lierre, relevant d’un geste machinal la manche de sa robe jusqu’au coude, montrant son charmant bras nu, avec une clarté noyée et blême dans ses yeux fixes. La barque approchait.

Ebenezer lui prit la tête dans ses deux mains ; cette vierge avait l’air d’une veuve et ce jeune homme avait l’air d’un aïeul. Il lui touchait les cheveux avec une sorte de précaution religieuse ; il attacha son regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore une étoile, et, d’un accent où tremblait la suprême angoisse et où l’on sentait l’arrachement de l’âme, il lui dit ce mot, le mot des profondeurs : Adieu !

Déruchette éclata en sanglots.

En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait :

- Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

Ebenezer tourna la tête. Déruchette leva les yeux.

Gilliatt était devant eux.

Il venait d’entrer par un sentier latéral.

Gilliatt n’était plus le même homme que la veille. Il avait peigné ses cheveux, il avait fait sa barbe, il avait mis des souliers, il avait une chemise blanche de marin à grand col rabattu, il était vêtu de ses habits de matelot les plus neufs. On voyait une bague d’or à son petit doigt. Il semblait profondément calme. Son hâle était livide.

Du bronze qui souffre, tel était ce visage.

Ils le regardèrent, stupéfaits. Quoique méconnaissable, Déruchette le reconnut. Quant aux paroles qu’il venait de dire, elles étaient si loin de ce qu’ils pensaient en ce moment-là, qu’elles avaient glissé sur leur esprit.

Gilliatt reprit :

- Quel besoin avez-vous de vous dire adieu ? Mariez-vous. Vous partirez ensemble.

Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.

Gilliatt continua :

- Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d’elle. Son oncle n’est que son oncle. Vous vous aimez...

Déruchette interrompit doucement :

- Comment se fait-il que vous soyez ici ?

- Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.