Les conversations de l’auberge Jean (1)

, par Victor Hugo

Sieur Clubin était l’homme qui attend une occasion.

Il était petit et jaune avec la force d’un taureau. La mer n’avait pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d’un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux. Sa mémoire était quelque chose d’imperturbable et de particulier. Pour lui, voir un homme une fois, c’était l’avoir ; comme on a une note dans un registre. Ce regard laconique empoignait.

Sa prunelle prenait une épreuve d’un visage et la gardait ; le visage avait beau vieillir, sieur Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace.

Sieur Clubin était bref, sobre, froid ; jamais un geste. Son air de candeur gagnait tout d’abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf ; il avait au coin de l’oeil un pli d’une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que lui, nous l’avons dit ; personne comme lui pour amurer une voile, pour baisser le point du vent, et pour maintenir avec l’écoute la voile orientée. Aucune réputation de religion et d’intégrité ne dépassait la sienne. Qui l’eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d’amitié avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de l’armurier, et M. Rébuchet disait : Je donnerais ma boutique à garder à Clubin. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l’honnête femme comme il était l’honnête homme. Elle était morte avec la renommée d’une vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l’eût été dire au roi ; et si le bon Dieu eût été amoureux d’elle, elle l’eût été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans Torteval l’idéal de l’épithète anglaise « respectable ».

Dame Clubin était le cygne ; sieur Clubin était l’hermine. Il fût mort d’une tache. Il n’eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il eût tambouriné un paquet d’allumettes. Il était entré un jour dans un cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier : j’ai déjeuné ici il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l’addition ; et il avait remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C’était une grande probité, avec un pincement de lèvres attentif.

Il semblait en arrêt. Sur qui ? Sur les coquins probablement.

Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.

Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu’on appelait l’auberge Jean.

La construction des quais actuels a démoli cette auberge. À cette époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte Dinan ; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot. Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de zèle les a fait supprimer.

Aujourd’hui l’on n’entend plus d’aboiements nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.

Sieur Clubin descendait à l’auberge Jean. C’est là qu’était le bureau français de la Durande.

Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire à l’auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de Saint-Malo.

Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre table.

Sieur Clubin s’asseyait tantôt à l’une, tantôt à l’autre, plus volontiers pourtant à la table des douaniers qu’à celle des patrons. Il était bienvenu aux deux.

Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.

Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles : - Où en sont les sucres ? - Cette douceur ne figure que pour de petits lots. Pourtant les bruts vont ; trois mille sacs de Bombay et cinq cents boucauts de Sagua. - Vous verrez que la droite finira par renverser Villèle. - Et l’indigo ? - On n’a traité que sept surons Guatemala. - La Nanine-Julie est montée en rade.

Joli trois-mâts de Bretagne. - Voilà encore les deux villes de la Plata en bisbille. - Quand Montevideo engraisse, Buenos-Ayres maigrit. - Il a fallu transborder le chargement du Regina-Coeli, condamné au Callao. - Les cacaos marchent ; les sacs Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad soixante-treize. - Il paraît qu’à la revue du Champ de Mars on a crié : À bas les ministres ! - Les cuirs salés verts Saladeros se vendent, les boeufs soixante francs et les vaches quarante-huit. - A-t-on passé le Balkan ? Que fait Diebitsch ? - À San Francisco l’anisette en pomponelles manque. L’huile d’olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère en tins, trente-deux francs le quintal. - Eh bien, Léon XII est-il mort ? - Etc.

Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. À la table des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.

Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et moins de clarté dans le dialogue.

La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau. M. Gertrais-Gaboureau n’était pas un homme, c’était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent ; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage : Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L’océan était son malade ; il avait fait le tour du monde comme on fait une clinique, examinant chaque climat dans sa bonne et mauvaise santé ; il savait à fond la pathologie des saisons.