Le même parrain et la même patronne

, par Victor Hugo

Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l’avait baptisé. Il l’avait nommé Durande. La Durande, - nous ne l’appellerons plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l’usage typographique, de ne point souligner ce nom de Durande, nous conformant en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la Durande était presque une personne.

Durande et Déruchette, c’est le même nom.

Déruchette est le diminutif. Ce diminutif est fort usité dans l’ouest de la France.

Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses diminutifs et tous ses augmentatifs.

On croirait à plusieurs personnes là où il n’y en a qu’une. Ces identités de patrons et de patronnes sous des noms différents ne sont point chose rare. Lise,

Lisette, Lisa, Élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est Élisabeth. Il est probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du reste, nous n’y tenons pas.

Sainte Durande est une sainte de l’Angoumois et de la Charente. Est-elle correcte ? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle a des chapelles.

Lethierry étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance avec cette sainte, probablement dans la personne de quelque jolie charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était resté assez de souvenir pour qu’il donnât ce nom aux deux choses qu’il aimait : Durande à la galiote, Déruchette à la fille.

Il était le père de l’une et l’oncle de l’autre.

Déruchette était la fille d’un frère qu’il avait eu. Elle n’avait plus ni père ni mère. Il l’avait adoptée. Il remplaçait le père et la mère.

Déruchette n’était pas seulement sa nièce. Elle était sa filleule. C’était lui qui l’avait tenue sur les fonts de baptême. C’était lui qui lui avait trouvé cette patronne, sainte Durande, et ce prénom, Déruchette.

Déruchette, nous l’avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était inscrite à sa date sur le registre de paroisse.

Tant que la nièce fut enfant et tant que l’oncle fut pauvre, personne ne prit garde à cette appellation, Déruchette ; mais quand la petite fille devint une miss et quand le matelot devint un gentleman, Déruchette choqua. On s’en étonnait. On demandait à mess Lethierry : pourquoi Déruchette ? Il répondait : C’est un nom qui est comme ça. On essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s’y prêta point. Un jour une belle dame de la high life de Saint-Sampson, femme d’un forgeron riche ne travaillant plus, dit à mess Lethierry :

- Désormais j’appellerai votre fille Nancy.

- Pourquoi pas Lons-Le-Saulnier ? dit-il.

La belle dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain :

- Nous ne voulons décidément pas de Déruchette. J’ai trouvé pour votre fille un joli nom, Marianne.

- Joli nom en effet, repartit mess Lethierry, mais composé de deux vilaines bêtes, un mari et un âne.

Il maintint Déruchette.

On se tromperait si l’on concluait du mot ci-dessus qu’il ne voulait point marier sa nièce. Il voulait la marier, certes, mais à sa façon. Il entendait qu’elle eût un mari dans son genre à lui, travaillant beaucoup, et qu’elle ne fît pas grand-chose. Il aimait les mains noires de l’homme et les mains blanches de la femme. Pour que Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l’avait tournée vers la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano, une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d’aiguilles dans une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le charme, c’était tout ce qu’il lui demandait. Il l’avait élevée plutôt à être fleur qu’à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra ceci. Ces rudesses aiment ces délicatesses. Pour que la nièce réalisât l’idéal de l’oncle, il fallait qu’elle fût riche. C’est bien ce qu’entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette.