Le combat (3)

, par Victor Hugo

Gilliatt semblait n’y pas faire attention. Il avait la tête baissée sur son travail. La deuxième claire-voie commençait à s’exhausser. À chaque coup de tonnerre il répondait par un coup de marteau. On entendait cette cadence dans ce chaos. Il était nu-tête. Une rafale lui avait emporté sa galérienne.

Sa soif était ardente. Il avait probablement la fièvre.

Des flaques de pluie s’étaient formées autour de lui dans des trous de rochers. De temps en temps il prenait de l’eau dans le creux de sa main et buvait. Puis, sans même examiner où en était l’orage, il se remettait à la besogne.

Tout pouvait dépendre d’un instant. Il savait ce qui l’attendait s’il ne terminait pas à temps son brise-lames.

À quoi bon perdre une minute à regarder s’approcher la face de la mort ?

Le bouleversement autour de lui était comme une chaudière qui bout. Il y avait du fracas et du tapage. Par instants la foudre semblait descendre un escalier. Les percussions électriques revenaient sans cesse aux mêmes pointes de rocher, probablement veinées de diorite. Il y avait des grêlons gros comme le poing.

Gilliatt était forcé de secouer les plis de sa vareuse.

Jusqu’à ses poches étaient pleines de grêle.

La tourmente était maintenant ouest, et battait le barrage des deux Douvres ; mais Gilliatt avait confiance en ce barrage, et avec raison. Ce barrage, fait du grand morceau de l’avant de la Durande, recevait sans dureté le choc du flot ; l’élasticité est une résistance ; les calculs de Stevenson établissent que, contre la vague, élastique elle-même, un assemblage de bois, d’une dimension voulue, rejointoyé et enchaîné d’une certaine façon, fait meilleur obstacle qu’un breack-water de maçonnerie. Le barrage des Douvres remplissait ces conditions ; il était d’ailleurs si ingénieusement amarré que la lame, en frappant dessus, était comme le marteau qui enfonce le clou, et l’appuyait au rocher et le consolidait ; pour le démolir, il eût fallu renverser les Douvres. La rafale, en effet, ne réussissait qu’à envoyer à la panse, par-dessus l’obstacle, quelques jets de bave.

De ce côté, grâce au barrage, la tempête avortait en crachement. Gilliatt tournait le dos à cet effort-là. Il sentait tranquillement derrière lui cette rage inutile.

Les flocons d’écume, volant de toutes parts, ressemblaient à de la laine. L’eau vaste et irritée noyait les rochers, montait dessus, entrait dedans, pénétrait dans le réseau des fissures intérieures, et ressortait des masses granitiques par des fentes étroites, espèces de bouches intarissables qui faisaient dans ce déluge de petites fontaines paisibles. Çà et là des filets d’argent tombaient gracieusement de ces trous dans la mer.

La claire-voie de renfort du barrage de l’est s’achevait. Encore quelques noeuds de corde et de chaîne, et le moment approchait où cette clôture pourrait à son tour lutter.

Subitement, une grande clarté se fit, la pluie discontinua, les nuées de désagrégèrent, le vent venait de sauter, une sorte de haute fenêtre crépusculaire s’ouvrit au zénith, et les éclairs s’éteignirent ; on put croire à la fin. C’était le commencement.

La saute de vent était du sud-ouest au nord-est.

La tempête allait reprendre, avec une nouvelle troupe d’ouragans. Le nord allait donner assaut, assaut violent. Les marins nomment cette reprise redoutée la rafale de la renverse. Le vent du sud a plus d’eau, le vent du nord a plus de foudre.

L’agression maintenant, venant de l’est, allait s’adresser au point faible.

Cette fois Gilliatt se dérangea de son travail. Il regarda.

Il se plaça debout sur une saillie de rocher en surplomb derrière la deuxième claire-voie presque terminée. Si la première claie du brise-lames était emportée, elle défoncerait la seconde, pas consolidée encore, et sous cette démolition, elle écraserait Gilliatt.

Gilliatt, à la place qu’il venait de choisir, serait broyé avant de voir la panse et la machine et toute son oeuvre s’abîmer dans cet engouffrement. Telle était l’éventualité. Gilliatt l’acceptait, et, terrible, la voulait.

Dans ce naufrage de toutes ses espérances, mourir d’abord, c’est ce qu’il lui fallait ; mourir le premier ; car la machine lui faisait l’effet d’une personne. Il releva de sa main gauche ses cheveux collés sur ses yeux par la pluie, étreignit à pleine poignée son bon marteau, se pencha en arrière, menaçant lui-même, et attendit.

Il n’attendit pas longtemps.

Un éclat de foudre donna le signal, l’ouverture pâle du zénith se ferma, une bouffée d’averse se précipita, tout redevint obscur, et il n’y eut plus de flambeau que l’éclair. La sombre attaque arrivait.

Une puissante houle, visible dans les coups sur coups de l’éclair, se leva à l’est au-delà du rocher l’Homme. Elle ressemblait à un gros rouleau de verre.

Elle était glauque et sans écume et barrait toute la mer.

Elle avançait vers le brise-lames. En approchant, elle s’enflait ; c’était on ne sait quel large cylindre de ténèbres roulant sur l’océan. Le tonnerre grondait sourdement.

Cette houle atteignit le rocher l’Homme, s’y cassa en deux, et passa outre. Les deux tronçons rejoints ne firent plus qu’une montagne d’eau, et de parallèle qu’elle était au brise-lames, elle y devint perpendiculaire. C’était une vague qui avait la forme d’une poutre.

Ce bélier se jeta sur le brise-lames. Le choc fut rugissant. Tout s’effaça dans l’écume.