Le combat (1)

, par Victor Hugo

Gilliatt monta sur la grande Douvre.

De là il voyait toute la mer.

L’ouest était surprenant. Il en sortait une muraille.

Une grande muraille de nuée, barrant de part en part l’étendue, montait lentement de l’horizon vers le zénith.

Cette muraille, rectiligne, verticale, sans une crevasse dans sa hauteur, sans une déchirure à son arête, paraissait bâtie à l’équerre et tirée au cordeau. C’était du nuage ressemblant à du granit. L’escarpement de ce nuage, tout à fait perpendiculaire à l’extrémité sud, fléchissait un peu vers le nord comme une tôle ployée, et offrait le vague glissement d’un plan incliné. Ce mur de brume s’élargissait et croissait sans que son entablement cessât un instant d’être parallèle à la ligne d’horizon, presque indistincte dans l’obscurité tombante. Cette muraille de l’air montait tout d’une pièce en silence. Pas une ondulation, pas un plissement, pas une saillie qui se déformât ou se déplaçât. Cette immobilité en mouvement était lugubre. Le soleil, blême derrière on ne sait quelle transparence malsaine, éclairait ce linéament d’apocalypse. La nuée envahissait déjà près de la moitié de l’espace. On eût dit l’effrayant talus de l’abîme. C’était quelque chose comme le lever d’une montagne d’ombre entre la terre et le ciel.

C’était en plein jour l’ascension de la nuit.

Il y avait dans l’air une chaleur de poêle. Une buée d’étuve se dégageait de cet amoncellement mystérieux.

Le ciel, qui de bleu était devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise énorme. Pas un souffle, pas un flot, pas un bruit. À perte de vue, la mer déserte. Aucune voile d’aucun côté.

Les oiseaux s’étaient cachés. On sentait de la trahison dans l’infini.

Le grossissement de toute cette ombre s’amplifiait insensiblement.

La montagne mouvante de vapeurs qui se dirigeait vers les Douvres était un de ces nuages qu’on pourrait appeler les nuages de combat. Nuages louches. À travers ces entassements obscurs, on ne sait quel strabisme vous regarde.

Cette approche était terrible.

Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents : J’ai soif, tu vas me donner à boire.

Il demeura quelques moments immobile, l’oeil attaché sur le nuage. On eût dit qu’il toisait la tempête.

Sa galérienne était dans la poche de sa vareuse, il l’en tira et s’en coiffa. Il prit, dans le trou où il avait si longtemps couché, sa réserve de hardes ; il chaussa les jambières et endossa le suroit, comme un chevalier qui revêt son armure au moment de l’action. On sait qu’il n’avait plus de souliers, mais ses pieds nus étaient endurcis aux rochers.

Cette toilette de guerre faite, il considéra son brise-lames, empoigna vivement la corde à noeuds, descendit du plateau de la Douvre, prit pied sur les roches d’en bas, et courut à son magasin. Quelques instants après, il était au travail. Le vaste nuage muet put entendre ses coups de marteau. Que faisait Gilliatt ? Avec ce qui lui restait de clous, de cordes et de poutres il construisait au goulet de l’est une seconde claire-voie à dix ou douze pieds en arrière de la première.

Le silence était toujours profond. Les brins d’herbe dans les fentes de l’écueil ne bougeaient pas.

Brusquement le soleil disparut. Gilliatt leva la tête.

La nuée montante venait d’atteindre le soleil. Ce fut comme une extinction du jour, remplacé par une réverbération mêlée et pâle.

La muraille de nuée avait changé d’aspect. Elle n’avait plus son unité. Elle s’était froncée horizontalement en touchant au zénith d’où elle surplombait sur le reste du ciel. Elle avait maintenant des étages. La formation de la tempête s’y dessinait comme dans une section de tranchée. On distinguait les couches de la pluie et les gisements de la grêle. Il n’y avait point d’éclair, mais une horrible lueur éparse ; car l’idée d’horreur peut s’attacher à l’idée de lumière. On entendait la vague respiration de l’orage. Ce silence palpitait obscurément. Gilliatt, silencieux lui aussi, regardait se grouper au-dessus de sa tête tous ces blocs de brume et se composer la difformité des nuages. Sur l’horizon pesait et s’étendait une bande de brouillard couleur cendre, et au zénith une bande couleur plomb ; des guenilles livides pendaient des nuages d’en haut sur les brouillards d’en bas.

Tout le fond, qui était le mur de nuages, était blafard, laiteux, terreux, morne, indescriptible. Une mince nuée blanchâtre transversale, arrivée on ne sait d’où, coupait obliquement, du nord au sud, la haute muraille sombre. Une des extrémités de cette nuée traînait dans la mer. Au point où elle touchait la confusion des vagues, on apercevait dans l’obscurité un étouffement de vapeur rouge. Au-dessous de la longue nuée pâle, de petits nuages, très bas, tout noirs, volaient en sens inverse les uns des autres comme s’ils ne savaient que devenir. Le puissant nuage du fond croissait de toutes parts à la fois, augmentait l’éclipse, et continuait son interposition lugubre. Il n’y avait plus, à l’est, derrière Gilliatt, qu’un porche de ciel clair qui allait se fermer. Sans qu’on eût l’impression d’aucun vent, une étrange diffusion de duvet grisâtre passa, éparpillée et émiettée, comme si quelque gigantesque oiseau venait d’être plumé derrière ce mur de ténèbres.

Il s’était formé un plafond de noirceur compacte qui, à l’extrême horizon, touchait la mer et s’y mêlait dans de la nuit. On sentait quelque chose qui avance. C’était vaste et lourd, et farouche. L’obscurité s’épaississait.

Tout-à-coup un immense tonnerre éclata.

Gilliatt lui-même ressentit la secousse. Il y a du songe dans le tonnerre. Cette réalité brutale dans la région visionnaire a quelque chose de terrifiant. On croit entendre la chute d’un meuble dans la chambre des géants.