Le chef-d’oeuvre de Gilliatt vient au secours du chef-d’oeuvre de Lethierry (2)

, par Victor Hugo

Gilliatt avait évidemment un plan très complet et très arrêté. Ayant contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions de son côté.

Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d’une préméditation attentive.

Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette remarque, un observateur, même connaisseur.

Un témoin de ses travaux qui l’eût vu, par exemple, avec des efforts inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups de marteau huit ou dix des grands clous qu’il avait forgés, dans le soubassement des deux Douvres à l’entrée du défilé de l’écueil, eût compris difficilement le pourquoi de ces clous, et se fût probablement demandé à quoi bon toute cette peine.

S’il eût vu ensuite Gilliatt mesurer le morceau de la muraille de l’avant qui était, on s’en souvient, resté adhérent à l’épave, puis attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce, couper à coups de hache les charpentes disloquées qui la retenaient, la traîner hors du défilé, à l’aide de la marée descendante poussant le bas pendant que Gilliatt tirait le haut, enfin, rattacher à grand-peine avec le grelin cette pesante plaque de planches et de poutres, plus large que l’entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de la petite Douvre, l’observateur eût peut-être moins compris encore, et se fût dit que si Gilliatt voulait, pour l’aisance de ses manoeuvres, dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n’avait qu’à le laisser tomber dans la marée qui l’eût emporté à vau-l’eau.

Gilliatt probablement avait ses raisons.

Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y enfonçait d’abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite les clous de fer. Il ébaucha la même préparation dans les deux roches qui se dressaient à l’autre extrémité du détroit de l’écueil, du côté de l’est ; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme s’il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des crampons ; mais cela parut être un simple en-cas, car il n’y enfonça point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne pouvait dépenser ses matériaux qu’au fur et à mesure des besoins, et au moment où la nécessité se déclarait. C’était une complication ajoutée à tant d’autres difficultés.

Un premier travail achevé, un deuxième surgissait.

Gilliatt passait sans hésiter de l’un à l’autre et faisait résolument cette enjambée de géant.