La panse (2)

, par Victor Hugo

On rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande, joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui s’abattent, tantôt l’une, tantôt l’autre, selon le vent, et remplacent la quille. Deuxièmement, le retour de Herm ; retour qui se compliquait d’un lourd lest de pierres. On allait à vide, mais on revenait chargé. Le prix de la joute était la chaloupe. Elle était d’avance donnée au vainqueur. Cette panse avait servi de bateau-pilote ; le pilote qui l’avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste des marins de la Manche ; à sa mort on n’avait trouvé personne pour gouverner la panse, et l’on s’était décidé à en faire le prix d’une régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités, et pouvait tenter un manoeuvrier. Elle était mâtée en avant, ce qui augmentait la puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait point le chargement. C’était une coque solide ; pesante, mais vaste, et tenant bien le large ; une vraie barque commère. Il y eut empressement à se la disputer ; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l’île, se présentèrent. Ils essayèrent tour à tour ; pas un ne put aller jusqu’à Herm. Le dernier qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou. Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit : C’est impossible. Alors Gilliatt entra dans la barque, empoigna d’abord l’aviron, ensuite la grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l’écoute, ce qui eût été une imprudence, et sans la lâcher, ce qui le maintenait maître de la grande voile, laissant l’écoute rouler sur l’estrop au gré du vent, sans dériver, il saisit de la main gauche la barre.

En trois quarts d’heure, il fut à Herm. Trois heures après, quoiqu’un fort vent du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée par Gilliatt, rentrait à Saint-Sampson avec le chargement de pierres. Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon de bronze de Herm, que les gens de l’île tiraient tous les ans le 5 novembre en réjouissance de la mort de Guy Fawkes.

Guy Fawkes, disons-le en passant, est mort il y a deux cent soixante ans ; c’est là une longue joie.

Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu’il eût de trop le canon de Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on pourrait presque dire rapporta, la panse à Saint-Sampson.

Ce que voyant, mess Lethierry s’écria : Voilà un matelot hardi !

Et il tendit la main à Gilliatt.

Nous reparlerons de mess Lethierry.

La panse fut adjugée à Gilliatt.

Cette aventure ne nuisit pas à son surnom de Malin.

Quelques personnes déclarèrent que la chose n’avait rien d’étonnant, attendu que Gilliatt avait caché dans le bateau une branche de mélier sauvage. Mais cela ne put être prouvé.

À partir de ce jour, Gilliatt n’eut plus d’autre embarcation que la panse.

C’est dans cette lourde barque qu’il allait à la pêche. Il l’amarrait dans le très bon petit mouillage qu’il avait pour lui tout seul sous le mur même de sa maison du Bû de la Rue. À la tombée de la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin, enjambait le parapet de pierres sèches, dégringolait d’une roche à l’autre, et sautait dans la panse. De là au large.

Il pêchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c’est le néflier. Personne n’avait vu cette branche, mais tout le monde y croyait.

Le poisson qu’il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait.

Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, à cause de cette branche de mélier.

Cela ne se fait pas. On ne doit point tricher la mer.

Il était pêcheur, mais il n’était pas que cela. Il avait, d’instinct et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était menuisier, ferron, charron, calfat, et même un peu mécanicien. Personne ne raccommodait une roue comme lui. Il fabriquait dans un genre à lui tous ses engins de pêche. Il avait dans un coin du Bû de la Rue une petite forge et une enclume, et, la panse n’ayant qu’une ancre, il lui en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était excellente ; l’organeau avait la force voulue, et Gilliatt, sans que personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l’ancre de cabaner.

Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles.

De cette manière il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de mer de la panse. Il en profitait pour s’en aller de temps en temps passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme Chousey ou les Casquets. On disait : Tiens, Gilliatt n’est plus là. Cela ne faisait de peine à personne.