La panse (1)

, par Victor Hugo

Tel était Gilliatt.

Les filles le trouvaient laid.

Il n’était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil quelque chose d’un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un Dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans lambeau, et d’une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux yeux cette fière ride verticale de l’homme hardi et persévérant. Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer ; son front était d’une courbe noble et sereine ; sa prunelle franche regardait bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle l’avait fait presque nègre. On ne se mêle pas impunément à l’océan, à la tempête et à la nuit ; à trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque du vent et de la mer.

On l’avait surnommé Gilliatt le Malin.

Une fable de l’Inde dit : Un jour Brahmâ demanda à la Force : qui est plus fort que toi ? Elle répondit : l’Adresse. Un proverbe chinois dit : Que ne pourrait le lion, s’il était singe ! Gilliatt n’était ni lion, ni singe ; mais les choses qu’il faisait venaient à l’appui du proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa dextérité était inventive et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d’accomplir des prodiges d’athlète.

Il y avait en lui du gymnaste ; il se servait indifféremment de sa main droite et de sa main gauche.

Il ne chassait pas, mais il pêchait. Il épargnait les oiseaux, non les poissons. Malheur aux muets ! Il était nageur excellent.

La solitude fait des gens à talents ou des idiots.

Gilliatt s’offrait sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait « l’air étonné » dont nous avons parlé, et on l’eût pris pour une brute. Dans d’autres instants, il avait on ne sait quel regard profond. L’antique Chaldée a eu de ces hommes-là ; à de certaines heures, l’opacité du pâtre devenait transparente et laissait voir le mage.

En somme, ce n’était qu’un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est probable qu’il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur. Le penseur veut, le songeur subit. La solitude s’ajoute aux simples, et les complique d’une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu d’horreur sacrée. L’ombre où était l’esprit de Gilliatt se composait, en quantité presque égale, de deux éléments, obscurs tous deux, mais bien différents : en lui, l’ignorance, infirmité ; hors de lui, le mystère, immensité.

À force de grimper dans les rochers, d’escalader les escarpements, d’aller et de venir dans l’archipel par tous les temps, de manoeuvrer la première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant.

Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur, continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliatt voguer sur les bas-fonds et à travers les récifs de l’archipel normand, qu’il eût sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et bravait tout.

Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s’y perchent. Les différences imperceptibles qui distinguent l’une de l’autre les quatre balises poteaux du Creux, d’Alligande, des Trémies et de la Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, même dans le brouillard. Il n’hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d’Anfré, ni sur le triple fer de lance de la Rousse, ni sur la boule blanche de la Corbette, ni sur la boule noire de Longue-Pierre, et il n’était pas à craindre qu’il confondît la croix de Goubeau avec l’épée plantée en terre de la Platte, ni la balise marteau des Barbées avec la balise queue-d’aronde du Moulinet.

Sa rare science de matelot éclata singulièrement un jour qu’il y eut à Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu’on nomme régates. La question était celle-ci : être seul dans une embarcation à quatre voiles, la conduire de Saint-Sampson à l’île de Herm qui est à une lieue, et la ramener de Herm à Saint-Sampson. Manoeuvrer seul un bateau à quatre voiles, il n’est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l’aggravait : premièrement, l’embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges et fortes chaloupes ventrues d’autrefois, à la mode de Rotterdam, que les marins du siècle dernier appelaient des panses hollandaises.