La Jacressarde (2)

, par Victor Hugo

On se hâtait de se mêler. On tâchait de s’oublier dans le sommeil, puisqu’on ne peut se perdre dans l’ombre. On prenait de la mort ce qu’on pouvait.

Ils fermaient les yeux dans cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D’où sortaient-ils ? De la société, étant la misère ; de la vague, étant l’écume.

N’avait point de la paille qui voulait. Plus d’une nudité traînait sur le pavé ; ils se couchaient éreintés ; ils se levaient ankylosés. Le puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient, tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer l’eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s’y noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En 1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être « de la chose ». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux ? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.

Dès l’aube, la cour se vidait ; les habitués s’envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur poteaux, figure d’un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un étage, et au-dessus de l’étage un grenier. Un escalier de bois pourri trouant le plafond du hangar menait en haut ; échelle branlante gravie bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la cour ; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau ; des chambranles, pas une porte ; des cheminées, pas un foyer ; c’était la maison. On passait d’une chambre dans l’autre indifféremment par un trou carré long, qui avait été la porte, ou par une baie triangulaire qui était l’entre-deux des solives de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme on pouvait sur le glissement des marches usées de l’escalier. Tout était à claire-voie. L’hiver entrait dans la masure comme l’eau dans une éponge. L’abondance des araignées rassurait contre l’écroulement immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et une terrine, servant à divers usages.

Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes, qui pourrissaient là, qui s’y rouillaient, qui y moisissaient, étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient ; il en tombait des murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier ; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin couchait la femme. Le faiseur d’or était un peu poète. Il habitait, dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le vent. La lucarne n’ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un morceau de feuillard provenant d’une déchirure de navire. Cette tôle laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait d’un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d’un setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d’or ne payait pas. En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu’il y avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie, tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou cinq centimes.

La marmite à or du « chimiste » était une vieille bombe cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients. La transmutation l’absorbait. Quelquefois il en parlait dans la cour aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait : Ces gens-là sont pleins de préjugés. Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait beaucoup de bois.

La rampe de l’escalier y avait disparu. Toute la maison y passait, à petit feu. L’hôtesse lui disait : Vous ne me laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers.

Telle était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour ; le public entrait par la boutique.

Qu’était-ce que la boutique ?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l’entrée de la cour, d’une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre, compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de la rue cette inscription charbonnée : Ici on tient la curiosité.

Le mot était dès lors usité. Sur trois planches s’appliquant en étagère au vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux d’homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d’ormers, quelques paquets de vieux boutons d’os et de cuivre, une tabatière avec portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l’algèbre de Boisbertrand. C’était la boutique. Cet assortiment était « la curiosité ». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau.

La femme à la jambe de bois était la dame de comptoir.