Joie entourée d’angoisses (3)

, par Victor Hugo

Oui, la machine. Les deux. Il sera deux fois mon gendre. Il sera le capitaine. Good bye, capitaine Gilliatt. Il va y en avoir une, de Durande ! On va en faire des affaires, et de la circulation, et du commerce, et des chargements de boeufs et de moutons ! Je ne donnerais pas Saint-Sampson pour

Londres. Et voici l’auteur. Je vous dis que c’est une aventure. On lira, ça samedi dans la gazette au père Mauger. Gilliatt le Malin est un malin. Qu’est-ce que c’est que ces louis d’or-là ?

Mess Lethierry venait de remarquer, par l’hiatus du couvercle, qu’il y avait de l’or dans la boîte posée sur les bank-notes. Il la prit, l’ouvrit, la vida dans la paume de sa main, et mit la poignée de guinées sur la table.

- Pour les pauvres. Sieur Landoys, donnez ces pounds de ma part au connétable de Saint-Sampson. Vous savez, la lettre de Rantaine ? Je vous l’ai montrée ; eh bien, j’ai les bank-notes. Voilà de quoi acheter du chêne et du sapin et faire de la menuiserie.

Regardez plutôt. Vous rappelez-vous le temps d’il y a trois jours ? Quel massacre de vent et de pluie ! Le ciel tirait le canon. Gilliatt a reçu ça dans les Douvres. Ça ne l’a pas empêché de décrocher l’épave comme je décroche ma montre. Grâce à lui, je redeviens quelqu’un. La galiote au père Lethierry va reprendre son service, messieurs mesdames. Une coquille de noix avec deux roues et un tuyau de pipe, j’ai toujours été toqué de cette invention-là. Je me suis toujours dit : j’en ferai une ! Ça date de loin ; c’est une idée qui m’est venue à Paris dans le café qui fait le coin de la rue Christine et de la rue Dauphine en lisant un journal qui en parlait.

Savez-vous bien que Gilliatt ne serait pas gêné pour mettre la machine de Marly dans son gousset et pour se promener avec ? C’est du fer battu, cet homme-là, de l’acier trempé, du diamant, un marin bon jeu bon argent, un forgeron, un gaillard extraordinaire, plus étonnant que le prince de Hohenlohe. J’appelle ça un homme qui a de l’esprit. Nous sommes tous des pas grand-choses. Les loups de mer, c’est vous, c’est moi, c’est nous ; mais le lion de mer, le voici. Hurrah, Gilliatt ! Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais certainement il a été un diable, et comment veut-on que je ne lui donne pas Déruchette !

Depuis quelques instants, Déruchette était dans la salle. Elle n’avait pas dit un mot, elle n’avait pas fait de bruit. Elle avait eu une entrée d’ombre. Elle s’était assise, presque inaperçue, sur une chaise en arrière de mess Lethierry debout, loquace, orageux, joyeux, abondant en gestes et parlant haut. Un peu après elle, une autre apparition muette s’était faite. Un homme vêtu de noir, en cravate blanche, ayant son chapeau à la main, s’était arrêté dans l’entrebâillement de la porte. Il y avait maintenant plusieurs chandelles dans le groupe lentement grossi. Ces lumières éclairaient de côté l’homme vêtu de noir ; son profil d’une blancheur jeune et charmante, se dessinait sur le fond obscur avec une pureté de médaille ; il appuyait son coude à l’angle d’un panneau de la porte, et il tenait son front dans sa main gauche, attitude, à son insu, gracieuse, qui faisait valoir la grandeur du front par la petitesse de la main. Il y avait un pli d’angoisse au coin de ses lèvres contractées.

Il examinait et écoutait avec une attention profonde.

Les assistants, ayant reconnu le révérend Ebenezer Caudray, recteur de la paroisse, s’étaient écartés pour le laisser passer, mais il était resté sur le seuil. Il y avait de l’hésitation dans sa posture et de la décision dans son regard. Ce regard par moments se rencontrait avec celui de Déruchette. Quant à Gilliatt, soit par hasard, soit exprès, il était dans l’ombre, et on ne le voyait que très confusément.

Mess Lethierry d’abord n’aperçut pas M. Ebenezer, mais il aperçut Déruchette. Il alla à elle, et l’embrassa avec tout l’emportement que peut avoir un baiser au front. En même temps il étendait le bras vers le coin sombre où était Gilliatt.

- Déruchette, dit-il, te revoilà riche, et voilà ton mari.

Déruchette leva la tête avec égarement et regarda dans cette obscurité.

Mess Lethierry reprit :

- On fera la noce tout de suite, demain si ça se peut, on aura les dispenses, d’ailleurs ici les formalités ne sont pas lourdes, le doyen fait ce qu’il veut, on est marié avant qu’on ait eu le temps de crier gare, ce n’est pas comme en France, où il faut des bans, des publications, des délais, tout le bataclan, et tu pourras te vanter d’être la femme d’un brave homme, et il n’y a pas à dire, c’est que c’est un marin, je l’ai pensé dès le premier jour quand je l’ai vu revenir de Herm avec le petit canon.

À présent il revient des Douvres, avec sa fortune, et la mienne, et la fortune du pays ; c’est un homme dont on parlera un jour comme il n’est pas possible ; tu as dit : je l’épouserai, tu l’épouseras ; et vous aurez des enfants, et je serai grand-père, et tu auras cette chance d’être la lady d’un gaillard sérieux, qui travaille, qui est utile, qui est surprenant, qui en vaut cent, qui sauve les inventions des autres, qui est une providence, et au moins, toi, tu n’auras pas, comme presque toutes les chipies riches de ce pays-ci, épousé un soldat ou un prêtre, c’est-à-dire l’homme qui tue ou l’homme qui ment. Mais qu’est-ce que tu fais dans ton coin, Gilliatt ? On ne te voit pas. Douce ! Grâce ! tout le monde, de la lumière. Illuminez-moi mon gendre a giorno. Je vous fiance, mes enfants, et voilà ton mari, et voilà mon gendre, c’est Gilliatt du Bû de la Rue, le bon garçon, le grand matelot, et je n’aurai pas d’autre gendre, et tu n’auras pas d’autre mari, j’en redonne ma parole d’honneur au bon Dieu. Ah ! c’est vous, monsieur le curé, vous me marierez ces jeunes gens-là.

L’oeil de mess Lethierry venait de tomber sur le révérend Ebenezer.

Douce et Grâce avaient obéi. Deux chandelles posées sur la table éclairaient Gilliatt de la tête aux pieds.

- Qu’il est beau ! cria Lethierry.

Gilliatt était hideux.

Il était tel qu’il était sorti, le matin même, de l’écueil Douvres, en haillons, les coudes percés, la barbe longue, les cheveux hérissés, les yeux brûlés et rouges, la face écorchée, les poings saignants ; il avait les pieds nus. Quelques-unes des pustules de la pieuvre étaient encore visibles sur ses bras velus.

Lethierry le contemplait.

- C’est mon vrai gendre. Comme il s’est battu avec la mer ! il est tout en loques ! Quelles épaules ! quelles pattes ! Que tu es beau !

Grâce courut à Déruchette et lui soutint la tête.

Déruchette venait de s’évanouir.