Encore la cloche du port (1)

, par Victor Hugo

Gilliatt en effet, après une traversée sans incident, mais un peu lente à cause de la pesanteur du chargement de la panse, était arrivé à Saint-Sampson à la nuit close, plus près de dix heures que de neuf.

Gilliatt avait calculé l’heure. La demi-remontée s’était faite. Il y avait de la lune et de l’eau ; on pouvait entrer dans le port.

Le petit havre était endormi. Quelques navires y étaient mouillés, cargues sur vergues, hunes capelées, et sans fanaux. On apercevait au fond quelques barques au radoub, à sec dans le carénage. Grosses coques démâtées et sabordées, dressant au-dessus de leur bordage troué de claires-voies les pointes courbes de leur membrure dénudée, assez semblables à des scarabées morts couchés sur le dos, pattes en l’air.

Gilliatt, sitôt le goulet franchi, avait examiné le port et le quai. Il n’y avait de lumière nulle part, pas plus aux Bravées qu’ailleurs. Il n’y avait point de passants, excepté peut-être quelqu’un, un homme, qui venait d’entrer au presbytère ou d’en sortir. Et encore n’était-on pas sûr que ce fût une personne, la nuit estompant tout ce qu’elle dessine et le clair de lune ne faisant jamais rien que d’indécis. La distance s’ajoutait à l’obscurité. Le presbytère d’alors était situé de l’autre côté du port, sur un emplacement où est construite aujourd’hui une cale couverte.

Gilliatt avait silencieusement accosté les Bravées, et avait amarré la panse à l’anneau de la Durande sous la fenêtre de mess Lethierry.

Puis il avait sauté par-dessus le bordage et pris terre.

Gilliatt, laissant derrière lui la panse à quai, tourna la maison, longea une ruelle, puis une autre, ne regarda même pas l’embranchement de sentier qui menait au Bû de la Rue, et au bout de quelques minutes, s’arrêta dans ce recoin de muraille où il y avait une mauve sauvage à fleurs roses en juin, du houx, du lierre et des orties. C’est de là que, caché sous les ronces, assis sur une pierre, bien des fois, dans les jours d’été, et pendant de longues heures, et pendant des mois entiers, il avait contemplé, par-dessus le mur bas au point de tenter l’enjambée, le jardin des Bravées, et à travers les branches d’arbres, deux fenêtres d’une chambre de la maison. Il retrouva sa pierre, sa ronce, toujours le mur aussi bas, toujours l’angle aussi obscur, et, comme une bête rentrée au trou, glissant plutôt que marchant, il se blottit. Une fois assis, il ne fit plus un mouvement. Il regarda. Il revoyait le jardin, les allées, les massifs, les carrés de fleurs, la maison, les deux fenêtres de la chambre. La lune lui montrait ce rêve. Il est affreux qu’on soit forcé de respirer. Il faisait ce qu’il pouvait pour s’en empêcher.

Il lui semblait voir un paradis fantôme. Il avait peur que tout cela ne s’envolât. Il était presque impossible que ces choses fussent réellement sous ses yeux ; et si elles y étaient, ce ne pouvait être qu’avec l’imminence d’évanouissement qu’ont toujours les choses divines.

Un souffle, et tout se dissiperait. Gilliatt avait ce tremblement.

Tout près, en face de lui, dans le jardin, au bord d’une allée, il y avait un banc de bois peint en vert. On se souvient de ce banc.

Gilliatt regardait les deux fenêtres. Il pensait à un sommeil possible de quelqu’un dans cette chambre.

Derrière ce mur, on dormait. Il eût voulu ne pas être où il était. Il eût mieux aimé mourir que de s’en aller. Il pensait à une haleine soulevant une poitrine. Elle, ce mirage, cette blancheur dans une nuée, cette obsession flottante de son esprit, elle était là ! il pensait à l’inaccessible qui était endormi, et si près, et comme à la portée de son extase ; il pensait à la femme impossible assoupie, et visitée, elle aussi, par les chimères ; à la créature souhaitée, lointaine, insaisissable, fermant les yeux, le front dans la main ; au mystère du sommeil de l’être idéal ; aux songes que peut faire un songe. Il n’osait penser au-delà et il pensait pourtant ; il se risquait dans les manques de respect de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange le troublait, l’heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux timides, il s’en voulait d’aller si avant, il craignait de profaner en réfléchissant ; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait dans l’invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant à terre, des bas, des jarretières. Il avait l’âme dans les étoiles.

Les étoiles sont faites aussi bien pour le coeur humain d’un pauvre comme Gilliatt que pour le coeur humain d’un millionnaire. À un certain degré de passion, tout homme est sujet aux profonds éblouissements. Si c’est une nature âpre et primitive, raison de plus. Être sauvage, cela s’ajoute au rêve.

Le ravissement est une plénitude qui déborde comme une autre. Voir ces fenêtres, c’était presque trop pour Gilliatt.

Tout à coup, il la vit elle-même.

Des branchages d’un fourré déjà épaissi par le printemps, sortit avec une ineffable lenteur spectrale et céleste, une figure, une robe, un visage divin, presque une clarté sous la lune.

Gilliatt se sentit défaillir, c’était Déruchette.

Déruchette approcha. Elle s’arrêta. Elle fit quelques pas pour s’éloigner, s’arrêta encore, puis revint s’asseoir sur le banc de bois. La lune était dans les arbres, quelques nuées erraient parmi les étoiles pâles, la mer parlait aux choses de l’ombre à demi-voix, la ville dormait, une brume montait de l’horizon, cette mélancolie était profonde. Déruchette inclinait le front, avec cet oeil pensif qui regarde attentivement rien ; elle était assise de profil, elle était presque nu-tête, ayant un bonnet dénoué qui laissait voir sur sa nuque délicate la naissance des cheveux, elle roulait machinalement un ruban de ce bonnet autour d’un de ses doigts, la pénombre modelait ses mains de statue, sa robe était d’une de ces nuances que la nuit fait blanches, les arbres remuaient comme s’ils étaient pénétrables à l’enchantement qui se dégageait d’elle, on voyait le bout d’un de ses pieds, il y avait dans ses cils baissés cette vague contraction qui annonce une larme rentrée ou une pensée refoulée, ses bras avaient l’indécision ravissante de ne point trouver où s’accouder, quelque chose qui flotte un peu se mêlait à toute sa posture, c’était plutôt une lueur qu’une lumière et une grâce qu’une déesse, les plis du bas de sa jupe étaient exquis, son adorable visage méditait virginalement.