Beaucoup d’étonnement sur la côte ouest (2)

, par Victor Hugo

Ce bateau s’exposait beaucoup. Il y a là des coups de vent subits très dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu’elle souffle brusquement sur les barques.

À l’instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de l’île de Li-Hou fut très effrayé ; il vit passer entre la lune et lui une longue forme noire.

Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Li-Hou crut reconnaître la Dame Noire.

La Dame Blanche habite le Tau de Pez d’Amont, la Dame Grise habite le Tau de Pez d’Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand-Étacré, à l’ouest de Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois se rencontrent.

À la rigueur cette forme noire pouvait être une voile.

Les longs barrages de roches sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en effet cacher la coque d’une barque voguant derrière eux, et laisser voir la voile seulement. Mais le gardien se demanda quelle barque oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et les Angullières et Lérée-Point. Et dans quel but ? Il lui parut plus probable que c’était la Dame Noire.

Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre du Bois, le sergent du Château Rocquaine, en relevant la moitié de l’échelle pont-levis, distingua, à l’embouchure de la baie, plus loin que la Haute-Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui semblait descendre du nord au sud.

Il existe sur la côte sud de Guernesey, en arrière de Plainmont, au fond d’une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans le flot, un port singulier qu’un Français, séjournant dans l’île depuis 1855, le même peut-être que celui qui écrit ces lignes, a baptisé « le Port au quatrième étage », nom généralement adopté aujourd’hui. Ce port, qui s’appelait alors la Moie, est un plateau de roche, à demi naturel, à demi taillé, élevé d’une quarantaine de pieds au-dessus du niveau de l’eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un escalier. Ce port était alors très fréquenté par les contrebandiers. Étant peu praticable, il leur était commode.

Vers onze heures, des fraudeurs, peut-être ceux-là mêmes sur lesquels avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette plate-forme de la Moie.

Qui fraude guette ; ils épiaient. Ils furent étonnés d’une voile qui déboucha brusquement au-delà de la silhouette noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte allant s’embusquer en observation derrière le grand Hanois.

Mais la voile dépassa les Hanois, laissa derrière elle au nord-ouest la Boue-Blondel, et s’enfonça au large dans l’estompe livide des brumes de l’horizon.

- Où diable peut aller cette barque ? se dirent les contrebandiers.

Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu quelqu’un frapper à la porte de la masure du Bû de la Rue. C’était un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait un petit clerc de la paroisse. Le Bû de la Rue était fermé, porte et volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s’étaient échangées devant le Bû de la Rue entre la pêcheuse et le petit clerc.

- Qu’est-ce que vous voulez, gas ?

- L’homme d’ici.

- Il n’y est point.

- Où est-il ?

- Je ne sais point.

- Y sera-t-il demain ?

- Je ne sais point.

- Est-ce qu’il est parti ?

- Je ne sais point.

- C’est que, voyez-vous, la femme, le nouveau recteur de la paroisse, le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite.

- Je ne sais point.

- Le révérend m’envoie demander si l’homme du Bû de la Rue sera chez lui demain matin.

- Je ne sais point.